MANIFESTE DU PARLEMENT D’ISCH
renforcer collectivement la place d’Isch comme entité écologique et sociale mais aussi comme un sujet vivant et porteur d’intérêts propres, en intégrant sciences, arts et droits de la nature
Au milieu coule une rivière
Depuis ses sources à Lohr jusqu’à son embouchure dans la Sarre, Isch traverse nos villages, nos paysages, nos mémoires et nos vies. Nous franchissons ses ponts chaque jour. Nous longeons ses berges. Nous buvons la même eau qu’elle. Nous habitons son bassin versant. Nous nous croisons depuis longtemps sans vraiment nous connaître, comme des voisins qui n’auraient pas pris le temps de se rencontrer. Isch n’est pas un tuyau menant de l’eau d’un point A à un point B.
Isch naît dans les forêts de Lohr, traverse Ottwiller, Asswiller, Drulingen, Weyer, Hirschland, Baerendorf, Postroff et Wolfskirchen avant de rejoindre la Sarre. Depuis toujours, elle ignore les frontières administratives et relie l’Alsace et la Lorraine. Elle dessine un bassin versant de près de 150 km² où tout est lié : les pluies qui tombent sur les hauteurs, les sources qui émergent dans les bois, les ruisseaux qui serpentent dans les prairies, les champs cultivés, les villages, les zones humides et jusqu’aux eaux de la Sarre puis du Rhin.
Elle est la colonne vertébrale de notre vallée. Le sang d’ici c’est l’eau de l’Isch.
Bien avant nos villages, bien avant nos routes, bien avant nos frontières administratives, Isch était déjà là. Elle a vu arriver les premiers chasseurs, vu revenir les forêts après les glaciations, vu fuir les derniers mammouths. Aux temps animistes où chaque rivière avait une âme ou abritait un esprit, elle a vu aussi les troupeaux des premiers éleveurs, les déboisements des premiers cultivateurs, leurs tombes en tumulus. Elle a vu les Celtes honorer les eaux du puits cuvelé du marais de Veckersviller, comme si déjà ils savaient que l’eau n’est pas seulement une ressource mais aussi une relation, un héritage et une responsabilité. Elle a vu, passer les charrettes, puis le chemin de fer qui suivait autrefois son cours entre Drulingen et Weyer. Elle a vu nos grands-parents, tout petits, construire des barrages de pierres, attraper des vairons à l’épuisette ou rentrer trempés après une journée d’été. Et aujourd’hui voit-elle nos enfants ?
Depuis des millénaires, elle accompagne aussi l’histoire du vivant. Les prairies humides de Weyer sont encore l’un des derniers refuges régionaux de l’Azuré des paluds, un papillon dont le destin dépend d’une fleur, la Grande Sanguisorbe, et d’une fourmi avec laquelle il entretient une relation extraordinaire. Ce petit miracle du vivant compte parmi les espèces les plus menacées d’Europe. Dans les eaux d’Isch vivent encore chabots, loches, vairons, libellules, éphémères et toute une multitude d’êtres. Beaucoup sont menacés comme les grandes moules d’eau douces. D’autre ont déjà disparu, certains reviendront peut-être un jour, comme le Castor ou la Loutre ?
Peut-être certains se souviennent-ils encore des grenouilles qui chantaient plus fort qu’aujourd’hui ou des truites dans les courants les plus frais.
Mais nous avons peu à peu oublié cette relation et cette richesse. Nous avons vu la rivière comme une ressource, un fossé, un tuyau, un décor. Nous avons cessé de l’écouter.
Pourtant Isch parle encore. Elle parle lorsqu’elle déborde. Elle parle lorsqu’elle s’assèche. Elle parle lorsqu’une truite disparaît.
Elle parle lorsque les lingettes s’accrochent aux branches après une crue. Elle parle lorsque l’eau devient plus chaude, lorsque les prairies humides reculent, lorsque les poissons, les libellules ou les moules d’eau douce deviennent plus rares.
Mais qui l’écoute ?
Pourquoi un Parlement d’Isch ?
Parce qu’une rivière n’a pas de voix officielle, elle n’a même pas de bouche. Ou plutôt, c’est nous qui n’avons pas (ou plus ?), d’oreilles pour l’entendre.
Parce que personne ne peut parler à sa place. Mais parce que chacun peut témoigner de la relation qu’il entretient avec elle.
Le Parlement d’Isch est un espace peu défini mais presque infini, un espace ouvert à toutes celles et tous ceux qui vivent ou qui voudrait vivre avec cette rivière.
Un lieu où se rencontrent les savoirs scientifiques, les savoirs populaires, les souvenirs, les émotions, les récits et les rêves.
Un lieu où le pêcheur dialogue avec le biologiste. Où l’agriculteur échange avec le naturaliste. Où l’enfant qui aime se baigner dans la rivière rencontre l’historien qui raconte le temps des moulins. Où l’artiste, le photographe, le musicien, l’élu, le juriste, le promeneur et le simple habitant ont chacun leur place. Un lieu où l’on se demande aussi ce que diraient le castor, la mulette épaisse, l’éphémère, le martin-pêcheur ou la prairie humide si nous savions mieux les entendre.
Le Parlement d’Isch n’est pas un contre-pouvoir. Il n’est pas un parti. Il n’est pas une institution fermée.
C’est une assemblée vivante. Un lieu d’écoute, d’imagination et d’action.
Une nouvelle alliance avec la rivière
Nous sommes convaincus que la crise écologique est aussi une crise de la relation. Lorsque nous perdons le lien avec les lieux qui nous entourent, nous perdons une partie de nous-mêmes.
Prendre soin d’Isch, c’est prendre soin de notre territoire.
Prendre soin d’Isch, c’est prendre soin de notre eau.
Prendre soin d’Isch, c’est prendre soin de notre avenir commun.
Nous voulons redonner à la rivière la place qu’elle mérite : celle d’une entité écologique, sociale, culturelle et vivante, porteuse de ses propres intérêts.
Nous voulons regarder notre bassin versant comme une communauté de destin où humains et non-humains partagent le même territoire.
Chaque goutte tombée sur nos collines traverse les racines des hêtres, les fossés agricoles, les ruisseaux forestiers, les méandres de l’Isch, la Sarre, la Moselle puis le Rhin avant d’atteindre la mer du Nord. Le bassin versant n’est pas un territoire fermé, mais une communauté solidaire du reste du monde.
« Ce que pourrait devenir la vallée »
Nous rêvons d’une vallée où les enfants pourront de nouveau boire l’eau d’une source sans inquiétude.
Nous rêvons de voir revenir les poissons disparus.
Nous rêvons de prairies fleuries où volent encore les Azurés.
Nous rêvons de haies qui ralentissent les crues et abritent les oiseaux.
Nous rêvons de castors construisant leurs barrages.
Nous rêvons d’une rivière qui retrouve sa liberté de mouvement.
Nous rêvons d’une vallée capable d’affronter les sécheresses et les inondations sans perdre son âme.
Nous rêvons surtout que les habitants se reconnaissent à nouveau comme membres d’une même communauté de bassin versant.
Ce que nous voulons construire
Derrière chacune de nos actions se dessine une même ambition : augmenter l’habitabilité de la vallée, afin que l’Isch demeure un pays d’eau, de prairies, de forêts et de rencontres où il fasse bon vivre pour tous les habitants du bassin versant, qu’ils marchent, nagent, volent, rampent ou prennent racine.
Le Parlement d’Isch souhaite faire naître une dynamique collective capable d’imaginer et de porter des projets concrets :
- reconquérir une eau de qualité ;
- restaurer les zones humides ;
- protéger les sources et les affluents ;
- développer des pratiques agricoles favorables à l’eau et à la biodiversité ;
- renforcer les haies, les ripisylves et les corridors écologiques ;
- restaurer la continuité des cours d’eau ;
- lutter contre toutes les pollutions ;
- préserver les espèces remarquables du bassin versant ;
- retrouver les paysages vivants qui faisaient la richesse de notre vallée ;
- mieux comprendre scientifiquement l’état de la rivière ;
- préparer le territoire aux sécheresses et aux inondations de demain.
Mais nous voulons aussi construire autre chose :
- Des moments de joie.
- Des rencontres.
- Des fêtes.
- Un site internet.
- Des expositions.
- Des concerts au bord de l’eau.
- Des conférences.
- Des sorties naturalistes.
- Des ateliers citoyens.
- Des études scientifiques.
- Des collectes de mémoire.
- Des concours photo.
- Des débats publics.
- Des projets artistiques.
- Des inventaires participatifs.
- Des rêves communs.
Car une rivière se protège mieux lorsqu’elle est aimée.
Une invitation
Le Parlement d’Isch appartient à tous. Il n’y a pas besoin d’être expert. Pas besoin d’être élu. Pas besoin d’être membre d’une association. Pas besoin d’avoir un diplôme. Il suffit d’avoir quelque chose à partager : une connaissance, un souvenir, une inquiétude, une idée, un projet, un gâteau ou simplement l’envie de mieux connaître Isch.
Devant Isch, nous ne voyons pas tous la même rivière. Et c’est précisément notre richesse.
En croisant nos regards, nous pouvons faire apparaître une image mosaïque plus juste, plus complète et plus vivante d’Isch. Nous pouvons lui redonner sa place au cœur du territoire.
Nous pouvons imaginer ensemble ce que nous voulons transmettre aux générations futures.
Comme Chihiro, dans le film de Miyazaki, qui aide un esprit de la rivière à se libérer des déchets qui l’encombrent, saurons-nous retrouver les gestes capables de rendre à Isch sa vitalité, sa beauté et sa liberté ?
Nous croyons que oui. Aujourd’hui, alors que le climat change, que la biodiversité s’efface et que le lien entre les habitants se fragilise, nous choisissons de nous réunir et nous créons le Parlement d’Isch. Parce qu’au milieu coule une rivière. Notr
